« Il faut savoir reconnaitre ses limites. Toi, tu lances les choses, puis... » Metteur en scène. 1988.

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Je quitte le conservatoire. Je ne peux assurer en même temps la gestion d’une compagnie et des études. Même si ce sont des études artistiques. Le directeur de l’école me demande la raison de ma démission. Il n’en croit pas ses oreilles. J’invente… Je ne peux lui dire que je travaille déjà… Que je monte une nouvelle pièce. Il pourrait se vexer : quitter l’école la première année… Impensable. Je lui dis que je ne m’entends pas avec les élèves. (Ce qui n’est pas tout à fait faux.  Pourquoi ? Il y en aurait à dire. Difficile, je ne me sens pas à ma place. L’éternelle histoire de « lutte de classe ». Ils ambitionnent tous de monter sur Paris pour faire carrière. Moi, je n’en ai pas les moyens. Cela me rend un peu jaloux et un petit peu en colère. Alors, je m'invente un projet culturel à domicile. Comme le voulait le chargé de mission D.R.A.C. Je m’en persuade : il y a des choses à faire en région. Et puis, j’ai horreur des grandes villes).

  "Si le problème avait été avec les professeurs, je pouvais faire quelque chose, mais avec les élèves", me dit le directeur du C.N.S " je ne peux rien faire. Je pense que tu feras carrière. Tu es un bon comédien."

Je prends le compliment au passage. Ça fait toujours plaisir.

En ce début d’année 1987, il faut transformer l’essai du Diderot. Une comédienne au chômage nous propose, donc, une pièce américaine : l'histoire sordide d'une vengeance suite à un viol collectif. Etrangement, nous obtenons l’autorisation très rapidement de la part de l’auteur Américain pour jouer sa pièce mais pas celle du traducteur Français qui, lui, prétend qu’il ne donnera pas ses droits si nous n’avons pas le décor du drame, le "4ème personnage" qu’il dit. En l’occurrence, une presse à papier de 5 mètres de haut. Nous verrons qu’il s’agira d’un décor splendide tout en bois (sauf les roulements du chariot) imitant superbement l’aspect du métal. L’avantage du bois ? Ma qué !!!! C’est vraiment plou léger ! Vive les décorateurs ! Il y en a "des" qui font du bon boulot !

Par contre, il nous donne l’adresse du directeur de la troupe qui a créé la pièce en France un an plus tôt. Et c’est ainsi, que par un beau dimanche de printemps, je pars au volant d’une camionnette 23m3 du côté de Montargis récupérer une presse à papier. Je suis vraiment tenté de chanter : « Y’a d’la joie ! Bonjour, bonjour ma camionnette, y’a d’la joie etc… »  J’avais des coliques, ce jour-là. Ben oui, ça arrive : l’enfer. Plier en deux toute la journée sur les routes de France et de Navarre au volant d’un véhicule de location avec 20m3 de décors derrière. Le pied ! Il ne pleut pas, c’est déjà ça.

Heureusement, ledit directeur est sympa. Il est même content. Il vient de signer un contrat qui lui assurera son avenir. Il sera, dans les mois qui suivent, l’un des acteurs principaux d’une grande série télévisée policière sur TF1.  

Bien ! De retour à la maison, le décor dans le garage du Tonton, le traducteur nous donne son feu vert. Les répétitions commencent. Ce théâtre est violent, réaliste, parfois drôle mais on rit jaune. Le genre de pièce qui plaît beaucoup aux « théâtreux » parce qu’il autorise des « performances » d’artiste (le monde aime bien ça : les performances !) : l’occasion de déballer ses tripes. Du sexe et de la violence, regardez mes tripes : leitmotiv ! Voilà l'ambiance. Idéal pour jeunes comédiens opportunistes. A ce jour, nous sommes désormais quatre dans la troupe. 2 comédiens, 1 comédienne et 1 metteur en scène. Une espèce de triangle boiteux. Les trois compères sont issus de la même promo du conservatoire… Et il y a moi, à côté...

Quand je dis troupe, c'est une façon de parler. En fait, je gère tout. L’administration, les dossiers de subventions, les relations publiques, la maintenance, le transport, la manutention, etc… Les 3 autres ont des appartements sur Paris. Ils veulent y faire carrière. Ils viennent répéter, jouer en proviance mais c’est tout. Parce que c’est à Paris que tout se passe. Si l’on veut devenir une vedette, une star, cela commence par un téléphone, une adresse, une présence parisienne. Les directeurs de castings n’ont que faire des comédiens de province. Ils ne tiennent pas à payer des frais de déplacements, à attendre des comédiens qui ont raté leur train, etc et tout et tout… Sont pas des pigeons non ? Pas de temps à perdre. Et si jamais ils embauchent des comédiens régionaux, c’est uniquement parce qu’il y a des « extérieurs » à tourner en région et qu’un rôle à une phrase genre : « Madame est servie » est bien suffisant pour un comédien de autochtone et surtout, évidemment moins cher. Tous les premiers et seconds rôles sont distribués à ceux de la capitale. C'est comme ça, personne n'y trouvent quelque chose à redire. La tradition, la coutume, le "conservatisme"... Enfin...

Donc, mes trois acolytes, quand ils ne sont pas en répétitions "chez moi", sont pour l’heure provisoirement dans la capitale. Ils courent les saints castings. Ça leur coûte un max, mais ils sont intelligents : c’est un investissement. Et puis une adresse et un téléphone parisiens sur une carte de visite, ça en jette un max ! La troupe en province, c'est au cas où.... Au cas où l'opportunité de ce côté là trouve un chemin propice pour gagner de l'argent. Bon pour l’instant, c'est en province que ça se passe. On ne peut cracher dans la soupe en permanence. Ce serait ennuyeux. Et puis, une bonne soupe de temps en temps, ça nourrit son homme et ça vous permet de continuer à courir les castings saint-machin, d’alimenter… heu… Oui, je l’ai déjà dit. D'ailleurs, la première lecture de la pièce se fera en banlieue Parisienne, chez V.G. Me voilà de nouveau sur les routes avec ma pauvre 104 Peugeot. Je frise la panne d’essence sur le périf. Au départ, je m’étais trompé de carburant. J’ai mis du super ou lieu de l’ordinaire. Pas de sans plomb à l’époque : super ou ordinaire. L’erreur de carburant dans la « chignole » a fait que j’ai consommé un plein en 200 kms ! D’où ma grande angoisse sur le périf en surveillant la jauge du tableau de bord en pleine heure de pointe, en plus. Je m’en suis sorti tout juste à temps. Sais pas pourquoi, je raconte ça. Ça m’est resté gravé…

Donc, pendant que je me débats avec les menues réjouissances de maintenance énumérés plus haut, mes « trois sires » attendent tranquillement, au pied de la tour Eiffel.

C’est un peu plus tard que, débordé devant l'ampleur de la tâche (répétitions, dossiers, paperasses diverses et variées), j'abandonne la classe du Conservatoire.

Les répétitions se passent... Le travail est difficile et le triangle de plus en plus boiteux. Je laisse s’installer une habitude, une mauvaise habitude.  J’essuie des railleries de mes compères. Vraiment, je ne connais pas la raison de cet état de faits. C’est le 3 contre 1. Une tribu se déchaîne sur un élément isolé. Histoires de clans ? De famille ? De reconnaissance ? La lutte des classes ? Je laisse trop de prise ? Je ne sais pas. Il ne s'agit pour l'instant, que de plaisanteries, comme ça, « entre nous », pour rire. Je me retrouve à l’extérieur des pointes du triangle. J’ai du mal à réagir. Je pense que je dépends d’eux. Sans eux, ma compagnie n’existe pas. Du moins, je le crois et je le croirai longtemps. En attendant, je gère mon quotidien. Nous répétons dans une salle à l’extérieur de la ville, enfin dans une autre ville... Je n’ai pas d’argent pour le restaurant. Je n’ai plus de bourse d’étudiant et pas de revenus. Je ne peux chercher du « travail » puisque je répète toute la journée et toutes les journées de la semaine. Souvent, le midi, je prétexte que j’ai un ami à voir ou des courses à faire. Je balade le long du canal attendant qu’ils finissent leur repas au resto et revient l’après-midi après mes « courses ». Un petit air Hugolien, j’en conviens mais je ne joue pas les Misérables. Encore une fois, je relate des faits.

Le spectacle se monte et se joue.

Le Directeur de la Scène Nationale d'à côté nous dira que c'est l'un des 10 meilleurs spectacles qu'il ait vu ces 10 dernières années. C’est beau quand même le chiffre 10 ! Ah ! V'là qui m'rassure mais mon porte-monnaie n'en a cure. Il reste désespérément vide. Les recettes sont très minces et les subventions, non encore perçues, suffiront à peine à payer le décor et autres frais annexes.

Gonflé d'orgueil, V.G prétend qu'il faut, à tout prix, faire le festival d’Avignon. C'est un chemin incontournable, assène-t-il. Je n'avais jamais entendu parler d'Avignon... Il argumente : il ne faut pas rester des petits comédiens régionaux. De toute façon, si on ne fait pas Avignon, on tentera Paris qu'il dit encore. Arrrrhhh ! Paris ! Encore une fois Paris ! mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec Paris ?

Décision est prise, nous partirons pour Avignon en juillet 1988. Je dois m’incliner devant l’avis du plus grand nombre. Cela s’appelle la démocratie. Un relent de « marche ou crève ». Le spectacle est prêt. Il n'y a plus qu'à...

J'ai quand même un problème. Ayant quitté le conservatoire, je n'ai plus de bourse. Je l’ai déjà dit mais ça prend vraiment la tête.  C... fait des petits boulots, cela suffit à peine à assurer le quotidien. Alors, partir dans le sud de la France ?... Pendant un mois ?...

Je dois trouver de l’argent à tout prix. Reste à savoir quel est le prix de l’argent ? Je l’apprendrai. En dernier recours, je téléphone à ma famille. Je sais qu'ils sont tous bien établis et n'ont pas de soucis de ce côté-là. Je leur en demande un peu, en prêt, je leur explique : Avignon... Comédien... Troupe... Théâtre... Avenir… Contrats… Argent… Ils me donnent, tous, une fin de non recevoir. Je reste effondré sur mon téléphone, la honte en prime…

Le jour du départ, enfin… Evidemment, c’est avec ma voiture que nous embarquons les ¾ de la troupe. Un comédien se rendra sur place par ses propres moyens. Me demandez pas comment je faisais pour posséder un véhicule ? Je ne me souviens plus. Je sais que c’est une voiture que l’on m’avait donnée. La compagnie payait l’assurance. Au moins ça, à défaut de salaire. Pour le carburant, je roulais quand je le pouvais.En fait, je m’en souviens très bien. Le décor suit en container SNCF, 20m3.

Je dispose en tout de 1000 francs pour le mois (150€). C’est tout ce que j’ai pu rassembler.

Au camping d'Avignon, une fois les frais de séjours payés, il me reste à peine 500 francs (75€). Pour un mois, cela va être dur. Les autres font pot commun pour la nourriture. Evidemment, je ne participe pas. On nous regarde légèrement de travers, C… et moi. Ils soupçonnent bien un peu notre situation mais n'osent trop y croire. Il y aura des jours où je jouerai le ventre vide. Je commence à avoir l’habitude. Souvent à l'heure des repas, je me couche dans ma tente prétextant que je n'ai pas faim et que j'ai besoin de me reposer. Les 10 derniers jours, nous mangerons avec les autres, de guerre lasse, en essuyant, une fois de plus, les railleries. Un ventre vide est très tolérant, je vous l'assure...

Bon, pour l'instant, nous sommes la risée d'Avignon. Débarquer au festival avec 20m3 de décor ! Faut-il être inconscients !

Souvent, les compagnies ont une chaise pour tout accessoire, trois bricoles... Nous devons faire des répétitions de montage. Notre salle est louée pour deux heures. Durant ce temps-là, il vous faut monter le décor, jouer le spectacle, démonter le décor pour laisser le plateau vide pour la compagnie qui vous suit.

Lorsque vous faîtes le festival, il y a toujours des poissons pilotes autour de vous ou des parasites... Une troupe de 4 personnes peut facilement se retrouver à 10 voire à 15. Cette année là, nos poissons pilotes n'ont pas de chance. Ils travaillerons la nuit pour apprendre à monter et démonter le décor en 10 minutes.

Le jour de la première, nous avons 40 personnes dans la salle. Il paraît que c'est inespéré. Beaucoup de copains... Le spectacle commence... La comédienne, très énervée, me crève le tympan en me donnant une gifle. Elle vise mal et sa main fait ventouse sur mon oreille. Ça ne pardonne pas. La gifle était prévue dans la mise en scène. C’est rassurant. Je tombe en arrière. J'entends un grand sifflement, le son est diminué par deux et je n'entends plus ma voix. Malgré tout, je termine le spectacle en me disant que ce satané sifflement finira bien par cesser.

Je termine la soirée à l'hôpital d'Avignon. Comme la pièce s’achève également dans le sang et que j'ai de la gouache rouge sur le visage, l'interne me prend pour un s.d.f. Il est rassuré quand je lui explique.

Trois jours plus tard, je subis une intervention chirurgicale sous anesthésie générale. Je suis quand même sur le plateau, le soir. A Avignon, on n'annule pas !

Quand je pense que ce crétin de « V.G » voulait me faire courir autour du camping pour s’assurer si, physiquement, je tiendrai ma place ce soir-là… Je l’envoie paître pour la première fois. J’en raconterai d'autres...

De retour d'Avignon, en reprenant contact avec ma liste de programmateurs ayant assisté au spectacle, nous pouvions jouer à Grenoble, à Lyon, et autres villes j’ai oublié les noms. Je dois malheureusement décliner l'offre de ces gens. En effet, j'ai des comédiens qui courent les « castings saints ». Ils sont tous à Paris et ne veulent pas revenir pour 3 ou 4 représentations en Province.

Je reste donc seul à gérer la paperasse, une fois de plus.


En cette fin d'année 1988, j'ai vraiment l'impression d'être au fond d'un trou...

A suivre...

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