« Pourquoi, tu ne travailles pas pour un patron ? » Parent. 1983

 

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 L'année 1989 commence bien, oui, oui, l'année du bi-centenaire. L'on donne dans la révolution à tout va. Comme au début des années 70, l’on donnait dans du Jésus Christ à toutes les sauces. C’est la mode. Les commémorations rapportent de l’argent. La culture a ses exigences.

Je n'y échappe pas… A la révolution. Je suis engagé par le Centre Dramatique National pour l'Enfance et la Jeunesse, pour un rôle dans une pièce sur... La Révolution Française. Fini les pâtes à tous les repas, fini… Je vais enfin, et pour la première fois, gagner un salaire décent en pratiquant le métier que j’ai choisi. 9 ans que j’attends ça !

La Révolution a du bon. Moi, j'aime bien la révolution. Bon, pas mirobolant le salaire mais quand même et, de plus, le directeur du C.D.N.E.J (Centre Dramatique National pour l’Enfance et la Jeunesse) m’offre le rôle principal dans sa pièce.

Une "super-production" : environ 15 comédiens professionnels, une cinquantaine de figurants, essentiellement des enfants de l’école d’à côté, un orchestre symphonique (l'orchestre des jeunes du conservatoire), une logistique sans failles, costumières, maquilleuses de cinéma, oui, oui, tout y est ! Ça me change vraiment de mes galères. Je pense à autre chose. Je rêve, je pratique vraiment la vie de comédien.

Un seul bémol : le théâtre pour la jeunesse n’est pas considéré par la profession. Il représente plutôt un « sous théâtre », un « théâtre alimentaire ». La "profession" crache dans la soupe. Un jour ou l’autre, ils l’ont tous fait. Jouer pour des enfants pour bouffer. « Jouer pour des enfants n’est pas jouer ». Mais bon, il y en aurait à dire. J'y reviendrai...

Bon, revenons à notre production : La salle est démontée, le gradin aussi. On le change de place. Il y aura sur le plateau des tonnes de sable et de pavés. L'équipe technique travaille quasiment jour et nuit. Les gars sont sur les genoux.

A part quelques comédiens plus ou moins ronchons, il y a une ambiance du feu de Dieu. On rit, on fait la fête, on boit... Le jour de la dernière… Beaucoup... Moi, surtout... J'en ai besoin. C… est partie, elle a déménagée définitivement. Elle parle d’avocats…

Le spectacle sera joué 7 fois. Impossible de le faire tourner : trop lourd. Mais sapristi, quelle fiesta ! Un excellent souvenir.

Puis, dans la foulée, je tourne un court métrage. J'y retrouve certains...

En juin, l'équipe du "feu de Dieu" se retrouve chez l'un des leurs pour mater la finale de  la coupe de France de foot. On rigole. Je sais plus qui a gagné. Je leur propose, ensuite, de "guincher" sur des disques de Johnny ! (Bah, cela amusait beaucoup la galerie à l'époque. Un comédien qui écoute Johnny : Une curiosité, pas possible ! Ben oui, Bela Bartok m’ennuie beaucoup.) Tout le monde est d'accord. Le seul problème est, que notre hôte n'a pas de cd d'Hallyday. Qu'à cela ne tienne ! Je retourne chez moi en chercher. C’est à 3 kms à vol d’oiseau. On prend la voiture de mon pote. D’ailleurs, c’est lui qui conduit… Vaut mieux. Et là, sous ma porte, il y a un papier... Un petit mot de... Nadine ! Je savais qu'elle avait quitté son copain bizarre. Mais je n'avais pas son adresse. Il n'avait jamais voulu me la donner.

Je lis le petit mot de Nadine. Je m'appuie sur le mur.

- "Quelle chose ne va pas ?" me demande mon pote.

- "Oh non, bien au contraire, c’est une bonne nouvelle..."

Je suis retourné à la fête avec les disques de Johnny sous le bras mais je n'y suis plus. Je passe la soirée sur un transat  sur le balcon. Il fait frais sur cette pierre. Je rêve en regardant le ciel.

- " Philippe ! Qu'est-ce que t'as ? Viens boire un coup ! Tu vas attraper froid..."

- "J'arrive..."

Finalement, je quitte tout le monde. Je rentre chez moi en rasant les murs. L'impression que mes pieds ne touchent pas le sol, que les sons sont (sonssons) ailleurs... Me suis couché. J'avais quand même un peu picolé... Tout tournait. Les murs, le plafond, les souvenirs.

Nadine et moi, on se connait depuis 7 ans. Nous nous sommes rencontrés dans la rue. J'y jouais pour l’occasion :  l'inauguration d'un secteur piétonnier.

Bon mais elle avait son copain, un peu bizarre, et moi, quelques temps plus tard, je m'étais marié. Nous nous voyions de temps à autre... Des couples amis... Rien de plus...

Le lendemain de la finale de la coupe de France de foot, il y a la finale de Roland Garros. J'ai peur d'appeler Nadine. Elle m'a toujours impressionné. Je recule jusqu'au dernier moment. Il faut que je l'appelle mais comment faire pour ne pas dire de bêtises... Paraître zen, intelligent, quoi... Mon pote n'en revient pas : mettre autant de temps pour passer un coup de fil à une "greluche" qu’il me dit... Il ne peut pas comprendre.
A la fin du "tennis je sais plus qui a gagné", je me décide.

- "Allo, Nadine ? Ici, c'est Nadine..."

- " Non ! Nadine c'est moi. Philippe c'est toi !"

- "Ah oui, c'est vrai, moi c'est Philippe... ça va ?..."

Rendez-vous est pris deux jours plus tard. Elle m'invite à manger. Je sais plus non plus pourquoi il a fallu attendre deux jours. J’attends…

Ill faut que je me prépare. Mon armoire à vêtements ressemble à un rayonnage de chez Emmaus, mes chaussettes sont dépareillées, mon pantalon est troué, mon blouson hideux et je suis maigre. Tant pis, j’y vais comme ça. D’autant plus que la copine qui me prête sa voiture s’incruste et je ne peux pas vraiment me préparer comme je veux sans éveiller ses soupçons. Oui, la demoiselle est curieuse. Je la rassure en lui répétant pour la énième fois que je vais voir un copain. Je biaise. J’ai absolument besoin de sa voiture. Je me vois mal faire 20 kilomètres à pieds ou en tramway. Je n’ai même pas l’argent pour prendre un ticket. Mais que l’on se rassure : je n’ai jamais pris un engagement quelconque avec cette jeune personne. Juste une soirée qui… Bref…

Une heure plus tard, le cœur battant, je sonne chez Nadine. Ben oui, c'est bien elle. Belle, souriante... Nous passons la soirée à discuter. Elle me raconte qu'elle a quitté son copain et que cela n'a pas été facile... Je me doute, il était légèrement « possessif ».

Vers minuit, je réprime un bâillement. Nadine le voit, elle me propose une glace à la pistache.

Attention aux glaces à la pistache ! C'est une arme redoutable ! Oui, redoutable ! Parce qu'après en avoir mangée, j'ai passé la nuit avec Nadine. Exit tous les aphrodisiaques, gingembre et autres : La glace à la pistache !!!! Oui, mesdames, oui, messieurs... Ah ! Ah !

Une crème glacée en a décidé.

Quelques jours plus tard, installés à une table de café, Nadine me lance un "je t'aime" surprise... Je sursaute… Failli renverser mon verre. Elle avoue : elle était amoureuse de moi. Je n'en reviens pas. Depuis 7 ans ! Et moi, je n'ai rien vu, absolument rien ! Mais quel âne !!!! Je me demanderais encore pourquoi elle m'impressionnait... Ben oui, moi aussi je l'aime... C'est devenue une évidence tout à coup et bien avant qu'elle ne glisse ce petit mot sous ma porte. Cependant,  il y a des choses que vous rangez dans un tiroir, que vous refusez de voir par souci d'honnêteté, par peur, par je ne sais quoi...

Le lendemain ou le surlendemain du café aux "je t'aime", nous décidons de vivre ensemble. Nadine a trois enfants et moi, tellement d'amour à donner... Moi aussi... Pi à recevoir, pi, et tout et tout...

Et depuis, nous sommes ensemble.

Nous avons fondé une famille du feu de Dieu... Inséparables, complices, amis, amours, comme les cinq doigts d'une main et même de deux mains parce qu'il faut compter aujourd'hui sur les conjoints et maintenant, les petits enfants...

Nous nous sommes mariés trois ans plus tard.

A suivre...

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